1905-1906 - Les All Blacks en Europe

dimanche 28 juin 2020 par Jean-Luc

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Si les All Blacks s’appellent comme ça et s’ils bénéficient d’une aura incomparable dans le monde du rugby, ils le doivent à cette équipe de la tournée 1905-1906. « The Originals » sont les premiers joueurs du pays à se déplacer hors d’Océanie, en l’occurrence en Europe puis en Amérique du Nord [1]. Sous l’impulsion de leur capitaine Dave Gallaher [2], les Blacks proposent un jeu d’une beauté et d’une efficacité jamais vue.
Ils remportent 34 de leurs 35 matches disputés en Grande-Bretagne, en Irlande, en France et aux États-Unis. Ils remportent largement le test match face à la France (36-6) [3] et manquent le Grand Chelem dans les îles britanniques de très peu : après des succès contre l’Écosse, l’Irlande et l’Angleterre, ils enregistrent leur unique défaite à Cardiff dans un match houleux [4]. Surtout, les All Blacks inscrivent 976 points durant cette tournée (contre 59 concédés). A leur retour au pays, ils sont acclamés comme des héros et considérés comme les meilleurs au monde ce qui est exceptionnel pour un pays de moins de 3 millions d’habitants. La légende est en marche.
Grégory Jouin sport.francetvinfo.fr

Voici ce qu’en pense Frantz Reichel dans Le Figaro, le 2 janv. 1906 :

« La tactique des Zélandais est merveilleusement déconcertante par son audace, je dirais même par son impertinence. Ils osent tout ; toutes les attaques possibles et impossibles, avec une rapidité, une confiance, une précision qui troublent l’adversaire, ne lui laissent pas une seconde de répit. Leur préoccupation est de donner au ballon une fantastique activité, ils le passent, le repassent, le talonnent, le bottent, le ramassent, attaquent à droite, à gauche, au centre, le gardent à peine, le font courir de mains en mains, ici, là, s’en débarrassent avec une témérité qu’expliquent l’étourdissante mobilité et l’impressionnante vitesse de tous les équipiers qui surgissent sans cesse au point où il faut, au moment voulu pour ramasser la balle, la cueillir et s’en aller, en trombe, marquer l’essai. Les Zélandais ont le secret de se multiplier, et possèdent supérieurement l’art trompeur et vainqueur des feintes. »

La tactique des joueurs de rugby Néo-Zélandais

« La Vie au Grand Air » - 13 octobre 1905

Est-ce une tactique nouvelle ? - Les Anglais sont battus, mais pas très étonnés - Les exploits des « cinq-huitièmes » - Les vaincus attribuent leurs défaites à des causes naturelles

Le monde du rugby a frémi. Une équipe de la Nouvelle-Zélande est venue écraser successivement les équipes les plus cotées de la vieille Angleterre : elle a battu Bristol par 41 points à rien et Middlesex par 36 à rien, faisant en trois parties 112 points contre 4. Est-ce la déchéance définitive de la civilisation européenne ?

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Si cette équipe brille à tel point, il faut bien reconnaître que la valeur de ses joueurs y est pour quelque chose. Très entraînés sur le terrain et en dehors du terrain, ces hommes se révèlent capables d’exécuter sans hésitation les combinaisons les plus subtiles. La tactique de leur capitaine est aisément applicable parce que chaque équipier sait faire une passe et donner un coup de pied. Cette sûreté d’exécution est la caractéristique des équipes anglo-saxonnes. Nous pourrons y parvenir le jour où nous voudrons comprendre qu’on ne l’acquiert pas dans les matches, mais plutôt dans les gymnases.

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La Vie au grand air
13 oct. 1905 - p.5

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Ajoutons que la constitution physique des joueurs de cette équipe a laissé rêveurs les Anglais eux-mêmes. « Ils jouent un jeu très vif, dit un critique, et plaquent d’une façon impitoyable. Il faut un homme solide pour arrêter l’un quelconque d’entre eux ; et si on le prend au-dessus de la ceinture, il est absolument inutile de compter le plaquer. Souples comme des anguilles et forts comme des Goliaths, ils ne peuvent être renversés que si on les attaque par la base : le mieux est de les arrêter le plus bas possible. »
La vigueur et l’habileté des joueurs ne suffit pas cependant à expliquer l’écrasante supériorité de cette équipe. Mais la tactique spéciale qu’elle a adoptée doit nous donner la clef de cette mystérieuse puissance.

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Voici, en effet, la composition du team néo-zélandais, tel qu’il a joué contre Bristol par exemple :
Arrière : E. Booth ; trois-quarts : W. J. Wallace, G. Smith, H. D. Thomson.
Cinq-huitièmes : J. Hunter, W. Stead.
Demis : F. Roberts, D. Gallaher.
Avants : F. Glasgow, A. H. Casey, W. Cunningham, G. Nicholson, C. Seeling, J. Corbett, G. Tyler.
Il y a là de quoi nous troubler : 1 arrière, 3 trois-quarts, 2 cinq huitièmes et 7 avants, c’est une combinaison anormale et qui nous paraît un peu surnaturelle. Notre jeune athlétisme, habitué à suivre, les yeux fermés, les Anglais, ses maîtres, se refuse à croire à une pareille audace. Elle a cette excuse que l’originalité du procédé a étonné les Anglais eux-mêmes.
En somme, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Présentée sous cette formule mathématique, la combinaison n’est autre au fond que celle des cinq trois-quarts, dont nous avons pu juger quelques timides échantillons. C’est le renversement de l’antique procédé des 3 trois-quarts et 9 avants. Au lieu d’augmenter le poids de la mêlée, on la dégarnit pour renforcer les lignes arrière, qui se chargeront à peu près seules de l’attaque pendant toute la partie. Car l’adoption de ce dispositif révèle un état d’âme optimiste et la décision de mener l’offensive de bout en bout. Ce que nous en avons vu chez nous, appliqué avec une hâtive maladresse, n’a pu nous donner une idée de l’opportunité de ce procédé, qui ne vaut que par la hardiesse avec laquelle on l’applique.

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La Vie au grand air
13 oct. 1905 - p.6

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Remarquons d’abord que cette disposition n’est intéressante que dans l’attaque consécutive à la mêlée ; car dans le jeu tout à fait dispersé, les Gallois nous ont montré qu’on pouvait faire jouer pour ainsi dire 14 trois-quarts. Mais, lorsqu’après une mêlée, on a 5 trois-quarts en ligne marqués par 4 adversaires seulement, en théorie la première faute de l’adversaire doit lui être fatale. Les deux schémas ci-contre exposent cette vérité d’ailleurs extrêmement simple. L’arrière, au lieu d’être un supplément de défense, se trouve avoir un homme, le dernier de la ligne adverse, à marquer spécialement. Et l’équipe attaquée se trouve alors dans la situation d’une équipe démunie d’arrière ; un seul de ses hommes dépassé lui coûte 3 points, ainsi qu’un retour de passes.
Il n’y a qu’une façon de résister à cette dangereuse offensive, c’est d’adopter la même disposition. Il semble bien que les capitaines anglais n’ont pas jugé à propos de le faire et ont fait porter tout leur espoir sur le jeu de leurs avants. Habitués quelque peu à ce genre d’attaque et s’étant aperçus de la faiblesse relative des avants néo-Zélandais, ils ont tenté de fermer le jeu. Ayant un homme de plus en mêlée, ils pouvaient espérer ravir le ballon à chaque fois aux coloniaux. S’ils y avaient réussi, le dispositif des lignes arrière de ceux-ci ne leur eût plus été d’aucun secours. D’adversaires invincibles ils seraient descendus au rang d’adversaires simplement redoutables.

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Les capitaines anglais avaient fort bien remarqué que le jeu des avants zélandais n’est pas varié. Ils ne semblent rien connaître du jeu fermé et n’ont jamais risqué un dribbling. La défense ne semblait donc pas être en situation désespérée.
Mais voici que ces diables d’avants zélandais se sont révélés en mêlée comme les plus impudents matois qu’on ait vu de mémoire d’arbitre anglais. Étant sept contre huit, non seulement ils tenaient, grâce à une remarquable cohésion, mais encore ils s’emparaient du ballon à chaque fois, par des moyens qui ont soulevé la réprobation facilement explicable des critiques anglais : « Ils ont un grand, grand défaut, soupire l’un d’eux : C’est de ne pas lancer le ballon droit dans la mêlée et d’être constamment en faute pour « pieds levés ».
Pour comble d’horreur, leur demis jouent délibérément l’off-side. « Gallaher a coûté plusieurs coups francs à son équipe en jouant hors jeu : il lui faut un adversaire puissant, qui ait l’œil sur lui, et un arbitre à la hauteur. » Adorable malice de ces joueurs, qui ayant surtout l’avantage à la suite des mêlées, ne craignent pas autrement de multiplier les fautes qui augmentent d’autant leurs chances de vaincre !
Les capitaines anglais, s’appliquant à faire jouer correctement leurs avants en mêlée, ont dû souffrir. Mais pourquoi les arbitres n’ont-ils pas sévi plus sévèrement ? C’est sans doute que les Néo-Zélandais appliquent leurs trucs avec une telle subtilité que l’arbitre sent à chaque fois le frisson du doute le glacer. Il y a une manière de s’avancer un tantinet au-delà des limites de la légalité qui est bien difficile à réprimer, de même qu’il est fort malaisé de la bien pratiquer.
Les Zélandais sont gens merveilleusement habiles. Ayant cueilli tant bien que mal le ballon en mêlée, ils ont, pour en disposer en arrière, un nombre infini de combinaisons insoupçonnées. Ces petites ruses ont fort étonné les Anglais, qui en feront leur profit. Dans quelques années, nous les ébaucherons à notre tour. Mais n’oublions pas qu’elles exigent des joueurs complets et habitués à jouer ensemble.

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Un des meilleurs joueurs de l’équipe coloniale, interviewé par un Anglais, lui a fait en substance les déclarations suivantes : « Vos arbitres arrêtent trop fréquemment le jeu ; ils sifflent en moyenne dix fois plus que les nôtres (!) On fait de la sorte trop de mêlées ; on y relève trop de fautes ; et le spectateur non initié ne comprend plus rien. D’autre part, vos demis ont le tort de mettre le ballon en mêlée avant que les avants soient bien formés. Et ceux-ci ont la mauvaise habitude de s’effondrer pour résister au lieu de faire sortir le ballon par tous les moyens possibles.
« Nos avants travaillent un peu comme ceux de l’association. Chacun garde autant que possible la même place pendant toute la partie. Ils ne cherchent qu’à donner du jeu à leurs lignes arrières. Les vôtres jouent trop le jeu fermé, qui n’est pas intéressant. Dans les équipes que nous avons rencontrées, seuls ceux de Leicester, en jouant un bon jeu ouvert, ont beaucoup gêné nos combinaisons.
« Notre jeu en arrière diffère du vôtre, en ce qu’il est plus varié et en ce que nous nous attachons surtout à avancer et à courir tout à fait droit devant nous. C’est à ces charges absolument parallèles à la ligne de touche que nous attribuons le meilleur de nos succès.
Dans son ensemble l’équipe est remarquable, avouent les Anglais. La constatation contraire serait pour eux un peu humiliante. « Pour lutter contre elle il faut adopter sa disposition c’est-à-dire 5 trois quarts, laisser les avants jouer à leur guise et espérer que leurs agissements échapperont de temps en temps à l’arbitre. »
Cette critique, quelque amère qu’elle soit, est sans doute justifiée. C’est pourquoi la tactique de Néo-Zélandais ne semble pas devoir faire école. Personne ne sera plus avancé lorsque, pour y parer, tout le monde l’emploiera.
FERNAND BIDAULT.

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L’équipe de Nouvelle-Zélande en 1905
LES FOOTBALLEURS NEO-ZÉLANDAIS EN TOURNÉE EN GRANDE-BRETAGNE ET EN IRLANDE.
Les coloniaux, qui ont réalisé jusqu’à présent un brillant parcours victorieux, disputent leur dernier match international samedi contre le Pays de Galles, qui devrait être la rencontre la plus difficile de la tournée, et il n’y a pas un « Maorilander » qui ne souhaite pas un « kia ora » à ses camarades coloniaux pour l’occasion.
Top Row — J. CORBETT, W. JOHNSTON, W. CUNNINGHAM, F. NEWTON, G. NICHOLSON, C. SEELING, J. O’SULLIVAN, A. McDONALD, D. McGREGOR, J. DUNCAN (coach).
Middle Row — E.T. HARPER, W.J. WALLACE, J.W. STEAD (vice-captain), G.W. DIXON (manager), D. GALLAHER (captain), J. HUNTER, G. GILLETT, F. GLASGOW, W. MACKRELL.
Bottom Row — S. CASEY, H.L. ABBOTT, G.W. SMITH, F. ROBERTS, H.D. THOMPSON, H.J. MYNOTT, E.E. BOOTH, G.A. TYLER, R.G. DEANS.

New Zealand Graphic, 16/12/1905


NOUVELLE-ZÉLANDE CONTRE FRANCE

L’AUTO - du 2 janvier 1906

Les Zélandais triomphent par 38 points à 8. — Malgré la pluie plusieurs milliers de personnes ont assisté au match. — On abattu le record de la recette La partie a été intéressante. — Les opinions des capitaines des deux équipes. — Le banquet.

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L’Auto
2 janvier 1906 - p.1

Gallica

Je connais un grand nombre de personnes qui n’ont pas voulu assister au match qui s’est disputé hier au Parc des Princes entre les équipes nationales de France et de Nouvelle-Zélande parce qu’elles prévoyaient l’écrasement complet de nos compatriotes et une partie peu intéressante.
Très heureusement, des milliers de sportsmen n’ont pas raisonné de la même façon et ils étaient plus de trois mille ceux qui ont bravé la boue, la pluie et le froid pour assister à ce grand match.
Le courage de ces vaillants a été amplement récompensé ; la partie a été très intéressante ; l’équipe française a été battue, mais, elle n’a pas été écrasée et nos compatriotes ont eu l’honneur de marquer 8 points contre leurs redoutables rivaux.
C’est le plus grand nombre de points qui ait été marqué contre ces démons du football-rugby. Seule, la fameuse équipe de Cardiff a marqué
8 points, tandis que les Écossais n’en marquaient que 7.
C’est pour nous une fiche de consolation, car les Zélandais ont marqué 38 points !
Il est vrai qu’ils en ont marqué 55 contre Devonshire, 63 contre Hartlepool, 32 contre Blackheath, etc., etc.
Le résultat de la partie d’hier est donc très honorable pour nous ; il prouve que nous avons réalisé en France de réels progrès, car si l’équipe que l’U.S.F.S.A. a mise sur pied hier avait pu s’entraîner et acquérir l’homogénéité qui lui manquait, elle serait parvenue, c’est certain, à tenir en échec le formidable team qui n’a succombé que devant l’équipe nationale du Pays de Galles.
La partie a été très intéressante et très mouvementée ; ce fut le jeu ouvert depuis le commencement jusqu’à la fin et cette tactique a plu d’une façon taule particulière au public.
Les passes se sont succédé sans interruption ; les avants ne sont pas restés éternellement en mêlée, la partie a été menée vivement ; elle a été jouée sans brutalité, avec une courtoisie qui fait honneur aux joueurs des deux équipes.

Avant la Partie
Malheureusement, la pluie qui avait fait trêve pour le dernier jour de l’année fait sa réapparition pour le Jour de l’An de 1906 ! Pluie fine et glaciale, boue noire et épaisse.
Les organisateurs, qui sont arrivés de très bonne heure sur le terrain, sont navrés !
Les frères Elling, qui depuis quinze jours n’ont pas eu un instant de répit, regardent d’un air contrit le ciel noirâtre.
La recette semble bien compromise !
Mais le public arrive néanmoins ; les populaires s’emplissent peu à peu ; on ne tarde pas également à envahir le pesage et à deux heures tout est plein, archi-plein.
Les frères Etling ont retrouvé leur sourire ; pensez-donc la recette dépasse au moins dix mille francs !
C’est plus qu’il n’en faut pour couvrir les frais.

L’Assistance
Noté au passée : MM. G. de Knyff, Heath, Fournier frères, Masson, Rouzier-Dorcières, Menne, Franck Pluaux, P. Roy, Moitessier, G. Raymond, Mathieu, Gaulard, F. Reichel, Henriquez de Zubiria, Marse, de Lafreté, Titus Postma, T’Kindt, Abran, Costa, Etling frères, Spitzer, Brennus, D. Cousin, Ferrand, Wimille, Crinon, Marquas, Jack Wood, Duhart frères, Moëbs, Mamelle, Le Texier, Herbet, Cervoni.

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L’équipe de France
Face à la Nouvelle Zélande le 1er janvier 1906 :
Debout : Rutherford (arbitre de touche), A.-H. MUHR, H. LEVÉE, CESSIEUX, SAGOT, L. DEDET (arbitre), BRANLAT, COMMUNEAU, DUFFOURCQ.
Assis : DEDEYN, PUJOL, VERGÈS, H. AMAND (capitaine), LACASSAGNE, JÉRÔME, CRICHTON.

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LA PARTIE

Le Coup d’envoi
Bientôt des cris se font entendre. C’est l’équipe zélandaise qui fait son apparition sur le terrain.
Les coloniaux portent le maillot noir, ce sont tous de beaux gars solides.
Pendant quelques instants ils exécutent de merveilleuses passes qui sont longuement applaudies par les spectateurs.
Les Français arrivent à leur tour. L’équipe est au grand complet ; ils portent le jersey blanc avec les anneaux de l’Union, la culotte blanche et les bas rouges.
Mais il est 2h.23, il y a déjà dix minutes de retard.
L. Dedet, qui a été désigné pour arbitrer, fait procéder au tirage au sort.

Les équipes
L’équipe française n’avait subi aucun changement de dernière heure, l’équipe zélandaise était exactement composée comme nous l’avons indiqué hier. Il est bon de remarquer qu’elle ne comprenait pas le célèbre demi Roberts, dont la présence semblait nécessaire aux Zélandais dans leurs matches contre les Anglais.

New-Zealand. — Arrière : E. Booth.
Trois-quarts : E. Harper, W. Wallace, H. Abbott.
Cinq-huitièmes : J. Hunter, S. Mynott.
Demi : W. Stead.
Avants : W. Mackrell, G. Tyler, F. Glasgow, F. Newton, W. Cunningham, W. S. Glenn, S. Seeling, D. Gallaher (capitaine).

France. — Arrière : Crichton (H.A.C.) ; tr.-quarts : Lasne, aile droite (R.C.F.), Levée, centre droit (R.C.F.), Sagot, centre gauche (S.F.), Pujol, aile gauche (S.O.E. Toulouse) ; demis : Lacassagne (S. Bordelais), H. Amand, capitaine (S.F.) ; avants : Dufourcq (S. Bordelais), Cessieux (F.C. Lyon), Communeau (S.F.), Muhr (R.C.F.), Jérôme (S.F.), Branlat (S. Bordelais), Dedeyn (R.C.F.), Vergès (S.F.).

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L’équipe néo-zélandaise
Le 1er janv. 1906 au Parc des Princes.
Debout : l’arbitre de touche, G. TYLER, W. WALLACE, E. HARPER, F. GLASGOW, F. NEWTON, W. S. GLENN, C. SEELING, W. MACKRELL, G. W. DIXON (manager), J. DUNCAN (coach).
Assis : W. CUNNINGHAM, J. HUNTER, W. STEAD, D. GALLAHER (cap.), S. MYNOTT, E. BOOTH, H. ABBOTT.

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La première mi-temps
A 2h.45 les équipes pénètrent sur le terrain. La taille des joueurs zélandais fait impression sur la foule. Avant le coup d’envoi nos visiteurs se rangent en demi-cercle au milieu de la pelouse et poussent un bizarre chant de guerre, dont les modulations se prolongent pendant deux minutes.
Les Français ont le coup d’envoi. Les Zélandais attaquent de suite par une bonne série de passes, et manquent de peu un essai. Un peu de répit, puis une nouvelle charge est arrêtée par Dedeyn, à un mètre des buts. Enfin, à la suite de quelques passes réussies, un avant zélandais marque un premier essai, dont le but est réussi.
Le jeu revient à peine au centre, puis à la suite d’une mêlée, un deuxième essai est marqué par les Zélandais, en mauvaise position. But manqué.
Nouvelles attaques des Zélandais qui ont le ballon à chaque mêlée. Crichton sauve de peu son camp. Un coup de pied d’un trois-quart français envoie le ballon à un collègue zélandais, qui traverse les lignes françaises, Lasne intercepte à temps une passe inquiétante. Deux coups de pied de Crichton et de Sagot éloignent un peu le jeu de leurs buts.
Les Zélandais, un moment inquiétés se dégagent par de bonnes passes ; Abbott est mis en touche non loin des buts. Dans les 23 mètres français, les Zélandais attaquent maintenant avec des passes assez longues. Lasne dégage. Sagot intercepte une passe et amène le jeu dans les 22 mètres des zélandais.

Le premier essai des Français
Un dribbling de Jérôme, de Vergès et de Branlat, suivi d’un coup de pied de Jérôme, amène les Français sur les buts des Zélandais. Cessieux, ramassant le ballon, marque un essai en force, pour la France. Acclamations délirantes, joie nationale, réjouissances. Le but n’est pas réussi.
Les Français, de nouveau acculés à leur buts, sont dégagés par Lasne, puis par Vergés qui qui culbute sur l’arrière zélandais. Une attaque dangereuse des étrangers est compensée par un dribbling de Cessieu. Lasne réussit plusieurs arrêts, Levée et Pujol en manquent plusieurs autres. Une série de passes des Zélandais est arrêtée par Lasne à un mètre des buts. Le ballon revient à l’aile droite des Zélandais qui marquent en bonne position. Le but est fait.
Les mêlées sont dangereuses pour les Français qui n’y voient plus le ballon. Harper est mis à temps en touche par Cessieux. Gallaher, qui a réussi à éviter tout le monde, est mis en touche par Crichton. Une nouvelle série de passes permet à Harper de marquer entre les poteaux un quatrième essai converti en but.
Une échappée de Lacassagne se termine en touche. Crichton est bousculé sur ses buts ; les Zélandais vont encore marquer lorsque la mi-temps est sifflée. Nous avons 3 points à 81.

La deuxième mi-temps
La reprise est illustrée de suite par un dégagement d’Amand, qui ne sert pas à grand chose du reste. Mais, sur de bons dribblings des avants (illisible) , que Lacassagne termine, par un coup de pied, envoyant le ballon dans les buts adverses. Jérôme, Amand et Lacassagne ayant bien suivi s’effondrent sur le ballon que l’arrière anglais essayait de marquer. Dedet accorde l’essai dont le but est réussi. Nouveau triomphe pour nos représentants. Nous avons 8 points !
Quelques mêlées au centre suivies d’attaques, d’attaques très nettes et prolongées des arrières zélandais. La défense française se multiplie. Seul, un dribbling de Jérôme, arrêté du reste par Gallaher, noua fait regagner quelque terrain. Abbott attaque à nouveau, Crichton dégage bien. Le ballon est rentré les buts français mais Vergés touche à temps.

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Match France-All Blacks
1er janv. 1906

Gallica - Agence ROL

Une nouvelle charge de Harper est arrêtée par Dedeyn à un mètre de nos buts. Les arrières zélandais multiplient leurs passes. Le spectacle est des plus joli et fort instructif. Enfin, un cinquième essai est réussi par le centre Wallace : 21 points.
Peu après, le même joueur, cueillant le ballon au vol et glissant dans les mains de Pujol et de Crichton marque un sixième essai dont le but n’est pas plus réussi que le précédent. Les attaques des zélandais à la suite de chaque mêlée nous mettent maintenant constamment en péril. Malgré un dégagement d’Amand et un bel arrêt de Crichton, les Zélandais marquent coup sur coup deux nouveaux essais non transformés.
Un arrêt de Pujol, une descente en dribbling exécutée par Branlat font reprendre un peu haleine à l’équipe française. Crichton sauve d’un rien un essai. Branlat est projeté dans ses buts avec une remarquable maestria mais l’essai n’est pas accordé. Peu après, le même Zélandais marque un neuvième essai non transformé.
Crichton et Muhr font en vain de beaux arrêts, dont l’un provoque le départ du terrain de l’excellent centre Wallace. Harper s’échappe à nouveau et marque un dixième essai dont le but est réussi. La fin est sifflée quelques minutes après.

Quelques commentaires
L’équipe zélandaise n’était pas tout à fait la meilleure que nos visiteurs pouvaient former. Elle nous a donné néanmoins une suffisante démonstration de son jeu étourdissant. Par le poids, la vigueur et la science, les étrangers ont dominé de bout en bout. Chaque mêlée leur donnait le ballon et l’avant-aile Gallaher, dont la fonction est de gêner les demis adverses, s’en est acquitté en conscience.
Les avants zélandais ne dribblent pas, ne se couchent pas sur le ballon ; ils le ramassent et le passent, parfois assez loin. Arrêtés, ces joueurs ne s’empressent pas de talonner, comme les Gallois, mais essaient de se dégager assez pour faire la passe. Leurs lignes arrières, extrêmement mobiles, disposent de nombreuses combinaisons. Les trois-quarts ont l’art de les passages libres pour s’y faufiler avec une audace invraisemblable ; leur vitesse extraordinaire a beaucoup impressionné les spectateurs français et les joueurs plus encore. Je ne crois pas que les Zélandais aient raté plus de dix passes au cours de la partie.
L’équipe française a joué avec beaucoup de courage et montré une réelle science de la défense. Avantagée par la lourdeur du terrain, elle a eu à deux reprises l’occasion de marquer. Elle en a intelligemment profité. Mais cet effort l’épuisa et la fatigue désorganisa un peu sa défense dans la deuxième mi-temps.
Crichton a été tout a fait remarquable. Plus de dix essais ont été sauvés d’un rien par ses arrêts. Lasne et Sagot ont été presque toujours adroits et avisés dans la défense. Levée a mis une demi-temps à saisir les subtilités de l’attaque. Pujol ne les a pas comprises : une connaissance médiocre du jeu l’a empêché de mettre à profit ses excellentes qualités. Il n’a presque jamais su prévoir ce qu’allait faire l’adversaire qu’il marquait.
Laccassagne et Amand ont fait ce qu’ils ont pu, le premier avec plus de fougue, le second avec plus de finesse. Mais la présence constante de Gallaher dans leurs jambes les a complétement annihilés.
Il faut louer les avants de leur entrain, de leur résistance et du soin qu’ils ont mis à ne pas trop se désunir. Jérôme, Branlat et Lessieux méritent des mentions particulières, mais tous ont aussi bien joué que les circonstances le leur permettaient. Ils avaient assez de travail pour qu’Amand ne songeât pas à affaiblir leur ligne pour renforcer celles des arrières. On l’a regretté.
Compliments à Dedet, qui a arbitré avec simplicité. Il siffle beaucoup moins que jadis. Il savait sans doute que les arbitres zélandais sifflent en moyenne dix fois moins que les arbitres anglais.

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L’Auto
2 janvier 1906 - p.2

Gallica

Le match chronomètre
Voici, exactement chronométrées, les différentes péripéties de ce match sensationnel :
2h.25. — Coup d’envoi, échu aux Français.
2h.29. — Dedeyn arrête à un mètre des buts français une passe inquiétante.
2h.30. — Premier essai des Zélandais. Le but est réussi.
2h.36. — Second essai des Zélandais, en mauvaise position. Le but est manqué.
2h.38. — Crichton arrête superbement et dégage ses buts.
2h.44. — Charge merveilleuse d’un Zélandais, qui remonte les deux tiers du terrain.
2h.45. — Coup franc aux Zélandais.
2h.47. — Nouveau coup franc aux mêmes.
2h.48. — Belle interception de Lasne.
2h.50. — Cessieux marque le premier essai français ; le but est manqué.
2h.53. — Bel arrêt de volée réussi par Jérôme.
2h.56. — Essai classique des Zélandais. Le but est réussi.
3h.00. — Quatrième essai des Zélandais, juste entre les deux poteaux. Le but est réussi.
3h.04. — Coup franc aux Français.
3h.05. — Dedet siffle la mi-temps.
3h.10. — Reprise. Coup d’envoi aux Zélandais.
3h.13. — Second essai pour l’équipe française marqué sur un coup de pied de Lacassagne. Le but est réussi.
3h.16. — Coup franc aux Zélandais.
3h.18. — Crichton sauve ses buts.
3h.19. — Les Français touchent à temps le ballon entré dans leurs buts.
3h.23. — (illisible)
3h.26. — Sixième essai des Zélandais. Pas de but.
3h.30. — Septième essai des Zélandais. Pas de but.
3h.38. — Huitième essai des Zélandais. Pas de but.
3h.39. — Crichton arrête à temps contre le piquet de touche de but.
3h.40. — Nouvel arrêt de justesse contre le piquet opposé.
3h.43. — Neuvième essai des Zélandais. Pas de but.
3h.46. — Crichton sauve encore la situation. Un équipier zélandais légèrement blessé quitte le terrain.
3h.48. — Coup franc aux Français.
3h.49. — Dixième essai des Zélandais. Le but est réussi.
3h.53. — La fin du match est sifflée.

L’opinion des Zélandais
Les Zélandais ont-ils joué avec toute la vigueur dont ils sont capables ?
Je le crois sincèrement. Dans ces conditions, le résultat d’hier, est surprenant, car l’équipe de France s’est beaucoup mieux comportée qu’on ne l’aurait supposé.
Aussitôt le match terminé, je me suis mis immédiatement à la recherche de M. Gallaher, le capitaine de l’équipe victorieuse.

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Dave Gallaher
Capitaine des All Blacks de 1905.

Wikipedia

M. Gallaher ne m’en a pas dit long :
« Nous avons joué aujourd’hui une partie très amusante, la plus amusante de toutes, m’a déclaré le capitaine des Zélandais, et nous avons éprouvé beaucoup de plaisir, parce que nous nous sommes rencontrés avec de parfaits gentlemen. »
M. Dixon, le manager de l’équipe, a bien voulu me faire part de ses impressions :
« J’aime beaucoup vos avants, m’a dit M. Dixon, ils s’entendent à merveille pour le jeu ouvert, votre avant Lacassagne est excellent pour la défense, mais il exagère un peu. Malheureusement, vos avants ne savent se mettre en mêlée.
« Votre arrière Crichton est un joueur de tout premier ordre, c’est le plus beau plaqueur qui nous a été opposé jusqu’à ce jour. »

H. Amand n’est pas satisfait
H. Amand, l’excellent capitaine, de l’équipe française, n’est pas satisfait :
« Ah ! certes, m’a dit H. Amand, nous n’avons pas à nous plaindre, puisque nous avons marqué huit points, mais néanmoins, ça n’a pas marché.
« A mon avis, une simple équipe de club se serait mieux défendue et la partie n’en aurait été que beaucoup plus intéressante. »
Telle est l’opinion de H. Amand, l’excellent demi du Stade Français.

La recette
Malgré le temps plus que mauvais, la recette d’hier s’est élevée à près de 12.000 FRANCS.
Superbe résultat si l’on veut bien songer que la date forcément choisie n’était pas des meilleures, et que le temps n’était guère encourageant.

Le banquet
Un somptueux banquet, servi chez Champeaux réunit hier soir les deux équipes et les organisateurs de cette grande et belle journée athlétique.
Une centaine de personnes assistaient à cette manifestation d’un ordre tout différent. Le repas fut des plus gais.
On toasta à la Nouvelle-Zélande, à la France, aux équipes, aux organisateurs ; bref, on toasta avec enthousiasme jusqu’à l’heure d’aller terminer la soirée au Bal Tabarin où des entrées avaient été gracieusement offertes aux deux équipes.

La journée des Zélandais
Les Zélandais emploieront leur journée d’aujourd’hui à la visite de Paris.
Leur soirée se passera au Casino de Paris.
Demain, excursion à Versailles et visite aux terrains du Racing Club de France et du Stade français.
Les Zélandais n’auront pas perdu leur temps pendant leur court séjour à Paris.
L. MANAUD


Le match France contre Nouvelle-Zélande

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La Vie au Grand Air
5 janv. 1906 - p.8

Gallica

« La Vie au Grand Air » - 5 janvier 1906

La plus belle partie de rugby jouée en France - La dernière des Néo-Zélandais - Notre équipe se couvre de gloire dans la défaite - Sommes-nous vraiment très forts ?

CE fut une heureuse idée que d’avoir choisi le 1er janvier pour la rencontre de la France et de la Nouvelle-Zélande. Ce sera une date historique et facile à retenir dans les fastes du rugby français. Elle le sera plus encore par l’enthousiasme des spectateurs, qui fut grand, que par la défense de notre équipe, qui fut héroïque. Plusieurs milliers de personnes se rendant au Parc des Princes ont montré que le souci des visites traditionnelles et la crainte de la pluie n’étaient plus que des légendes inconsistantes. Peur de l’opinion, peur des rhumes, nous sommes en train de changer tout cela. Et si cette réunion n’avait pas prouvé autre chose ce serait déjà un résultat suffisant.
On encaissa près de onze mille francs de recette : on en rêvait à peine la moitié. Les dirigeants du Racing Club de France et du Stade Français, qui organisaient la rencontre, se sentirent l’âme en joie. Leur contentement fut tel que l’un d’eux, un de nos plus graves confrères, en perdit l’équilibre, au grand plaisir des tribunes du pesage.

L’organisation

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Le chant de guerre.
Avant la partie, l’équipe zélandaise, rangée en demi-cercle,
entonne un chant longuement modulé.

L’organisation avait été difficile. Les Néo-Zélandais qui viennent d’achever leur tournée de trois mois en Angleterre, ne désiraient guère ajouter un match à cette série. Il fallut les prier, leur représenter que nous ne sommes pas des adversaires à dédaigner.
Il fallut aussi satisfaire leurs exigences pécuniaires. Admirablement dirigée, la tournée des Néo-Zélandais ne laissait rien au hasard. Chaque match devait leur assurer un minimum d’indemnité, de quoi faire vivre la trentaine de joueurs qu’ils avaient amenés en Angleterre. Bien qu’étant amateurs et ne recevant d’autre argent que leurs frais de séjour et de déplacement, ces joueurs constituent un club qui peut emplir sa caisse collective. Le public anglais vint toujours assez nombreux pour que le minimum fixé fût dépassé de loin. Il est intéressant de constater que le public français a été presque aussi enthousiaste.

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Le schéma théorique ci-dessus montre clairement
la différence entre la formation de l’équipe
néo-zélandaise et celle de l’équipe française.

Gallica

Les équipes
Les Zélandais avaient amené trente joueurs à Paris. Ils choisirent, la veille au matin, l’équipe qui devait les représenter. C’était à peu près leur meilleur team, à l’exception du demi Roberts, que l’on avait accoutumé de considérer comme indispensable en face des excellents demis anglais.
L’équipe française, choisie parmi les meilleurs joueurs de Paris et de la province, ne se présentait pas mal. Elle n’a pas trompé notre espoir. Elle a même fait en somme plus qu’on n’attendait d’elle.
Les noms de ces joueurs et ceux de leurs adversaires appartiennent désormais à l’histoire. La postérité nous saura gré de les avoir conservés.

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La Vie au Grand Air
5 janv. 1906 - p.9

Gallica

New-Zealand. — Arrière : E. Booth. Trois-quarts : E. Harper, W. Wallace, H. Abott. Cinq-huitièmes : J. Hunter, S. Mynott.
Demi : W. Stead. Avants : W. Makrell, G. Tyler, F. Glascow, F. Newton, W. Cunningham, W. S. Glenn, S. Seeling, G. Gallaher (capitaine).
France.— Arrière : Crichton (H.A.C.) ; trois-quarts : Lasne, aile droite (R.C.F.), Levée, centre droit (R.C.F.), Sagot, centre gauche (S.F.), Pujol, aile gauche (S.O.E. Toulouse) ; demis : Lacassagne (S. Bordelais), H. Amand, capitaine (S.F.) ; avants : Dufourcq (S. Bordelais), Cessieux (F.C. Lyon), Communaux (S. F.), Muhr (R.C.F.), Jérôme (S.F.), Branlat (S. Bordelais), Dedeyn (R.C.F.), Vergès (S.F.).

La partie
Le début de la partie nous montra deux choses, auxquelles on s’attendait du reste : que les Français jouant à huit-avants contre sept, n’avaient cependant pas le ballon en mêlée ; et aussi que les arrières adverses plus rapides et comptant un homme de plus, débordaient à chaque coup les nôtres.
Le capitaine français, Amand, dut ressentir quelque angoisse : lui fallait-il dégarnir sa ligne d’avants, déjà trop faible, pour renforcer sa ligne de trois-quarts qui ne l’était pas moins ? Il ne le pensa pas, et garda la formation classique que les Anglais n’avaient, eux, conservée qu’une seule fois contre ces adversaires : il leur en avait coûté soixante points. Avons-nous eu plus d’adresse... ou plus de chance ?

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Une sortie de mêlée.
Le demi zélandais va ramasser le ballon et le passer au cinq-huitième. Quoique les Français eussent toujours un homme de plus en mêlée (huit contre sept) ils n’ont presque jamais eu le ballon ; ils complétaient leur avantage par des passes rapides et d’une précision à laquelle nos hommes ne sont pas habitués.

Deux essais, marqués en un quart d’heure par les très rapides ailes zélandaises, ne découragèrent pas l’équipe française, comme il était à craindre. Assez ingénieusement elle profita de l’état marécageux du terrain pour risquer quelques dribblings. La fougue provinciale aidant, elle arriva sur les buts étrangers ; et le lyonnais Cessieux réussit un essai en force. Ce fut dans le vélodrome un tapage assourdissant, une manifestation délirante de joie nationale. Après tout, c’était légitime.
Mais ce n’était qu’un affaissement passager des Zélandais. Que faire contre une équipe qui a constamment le ballon en mêlée et dont les hommes réussissent, sans une maladresse, d’aussi longues séries de passes ? La présence de l’« avant-aile » Gallaher gênait terriblement les demis français, qui le trouvaient constamment dans leurs jambes. C’est le rôle spécial de ce joueur, qui assure ainsi le travail de son « demi de mêlée ». Celui-ci ne fait que ramasser le ballon, talonné par les avants, et le passer aux cinq-huitièmes d’un même geste automatique.

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Près de la touche.
La rapidité des Zélandais était telle, que, où que se trouvât le ballon, si deux équipiers français le rendaient, ils étaient toujours marqués par trois adversaires.

Il s’est si bien acquitté de cette mission, qu’à la mi-temps les Zélandais comptaient 18 points à 3. Nos trois-quarts, Lane et Sagot avaient assuré pourtant une belle défense. Et le jeu remarquable de notre arrière Crichton nous avait évité un désastre.

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Une mêlée en action.
Les demis surveillent la mêlée. L’avant-aile zélandais, qui se trouve à gauche, cherche à gêner le demi français, pour permettre au sien de travailler.

La reprise vit bientôt une attaque des Français ; le ballon entrant dans les buts zélandais Jerome et Vergès s’effondrèrent en même temps sur lui. Et tandis que Branlat réussissait le but les acclamations se répétaient. Nous avions 8 points et des enthousiastes parlaient d’une victoire possible.
Heureusement pour notre modestie nationale la partie reprit son cours attendu. Avec une régularité étonnante les Zélandais gagnaient du terrain à chaque mêlée ne dribblant jamais d’ailleurs ; leur procédé est élégant : leurs arrières profitent de la moindre trouée et s’y précipitent, évitant les adversaires avec une subtilité inouïe. Les passes sont plus longues que celles des Gallois et les joueurs utilisent plus que ces derniers leur vigueur pour ne pas faire de « tenus ».
Les arrières zélandais courent très droit, sauf lorsqu’ils veulent déplacer le jeu d’un même côté par une feinte et revenir ensuite à toute vitesse vers le côté opposé, où plusieurs de leurs camarades les attendent et achèvent la série de passes.
Trente minutes de ce jeu permirent aux Zélandais de marquer six autres essais. Ils gagnaient finalement par 38 points (10 essais, 4 buts) à 8 (2 essais, 1 but.)

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Sur la ligne de 22 mètres.
Après une mêlée, le demi zélandais, qui a manqué le ballon, le passe avec son pied.

Ce qu’a fait notre équipe
Ce fut pour nous une défaite honorable. Le capitaine zélandais Gallaher l’a reconnu. Peut-être pensait-il que sur un terrain sec les Français n’eussent rien marqué. Il ne l’a pas dit. Ne soyons pas plus Zélandais que lui.

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La Vie au Grand Air
5 janv. 1906 - p.10

Gallica

Notre équipe a bien joué ; il n’est que juste de le reconnaître. En contact avec ces formidables adversaires, elle subissait plusieurs infériorités : celle du poids, l’équipe zélandaise étant la plus lourde et la plus vigoureuse qu’on ait encore vue en Europe ; celle de la vitesse, les arrières zélandais étant d’une extrême rapidité ; celle de la science, devant ces combinaisons ingénieuses qui ont déconcerté les meilleures équipes anglaises ; et aussi celle de l’entraînement, car nos compatriotes n’ayant jamais joué ensemble se heurtaient à des adversaires aguerris par une rude campagne de trois mois.
Nos progrès sont néanmoins incontestables ; nos avants surtout ont joué avec une entente qui leur a permis d’attaquer à deux reprises et de marquer à chaque fois. Notre rencontre avec l’Angleterre au mois d’avril promet. Nous n’osions l’espérer : cela nous paraît certain désormais.
Gallaher a déclaré qu’il avait rencontré d’excellents avants et trouvé en ses adversaires de véritables gentlemen. Jamais arbitre ne lui parut plus équitable que Dedet. Ces aimables constatations ne peuvent nous déplaire. Elles doivent être exactes, car Gallaher parle peu.

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Un arrêt de dribbling.
Les Zélandais ne se couchent jamais sur le ballon pour arrêter un dribbling ; ils le ramassent dans les jambes de l’adversaire et font la passe. On remarquera qu’un joueur zélandais se place devant Branlat pour l’empêcher de continuer.

Points marqués par les Néo-Zélandais dans les divers matches qu’ils ont disputés.

ÉQUIPES ADVERSESNÉO-ZÉLANDAIS
P.Essais Buts P. Essais Buts
Devonshire 4 0 1(a) 55 13 8
Cornwall 0 0 0 41 11 4
Bristol 0 0 0 41 9 7
Northampton 0 0 0 32 8 4
Leicester 0 0 0 28 6 5
Middlesex 0 0 0 34 8 5
Durham 3 1 0 16 4 2
Hartlepool 0 0 0 63 15 9
Northumberland 0 0 0 31 9 2
Gloucester 0 0 0 44 10 7
Somerset 0 0 0 21 5 4
Devonport Albion 3 0 1(b) 21 5 3
Midland Counties 5 1 1 11 5 3
Surrey 0 0 0 23 3 1
Blackheat 0 0 0 32 8 5
Oxford Univers. 0 0 0 47 13 4
Cambridge Univ. 0 0 0 14 4 1
Richmond 0 0 0 17 5 1
Bedford 0 0 0 41 11 4
Ecosse 7 1 1(c) 12 4 0
Glasgow 0 0 0 22 6 2
Irlande 0 0 0 15 0 3
Angleterre 0 0 0 15 5 0
Galles 3 3 0 0 0 0
Cardiff 8 2 1 10 2 2
Swansea 3 3 0 4 0 1(c)
France 8 2 1 38 10 4

(a) drop goal. (b) coup franc. (c) drop goal.
On voit que nous avons marqué autant de points contre les Zélandais que l’équipe anglaise qui en a marqué le plus.
F. BIDAULT.

Voir sur Gallica :

Sur Wikipedia :

Sur Liberation.fr :

Sur lefigaro.fr :

[1Pour être tout à fait exact toutefois, une équipe de Maoris avait déjà fait une première tournée en 1888-1889 : voir 1888-89 - La première tournée des Maoris en Europe.

[2Dave Gallaher mourra pendant la première guerre mondiale et donnera presque un siècle plus tard son nom au trophée que se disputent Néo-Zélandais et Français

[3C’est le premier match « officiel » de l’équipe de France de rugby composée de joueurs issus de toute la France. En effet, les sélections des matchs précédents, en Angleterre ou lors des jeux olympiques de 1900, étaient composées presque exclusivement de joueurs parisiens du Racing, du Stade Français et de l’Olympique.

[4Match perdu 3-0 mais un essai valable refusé aux visiteurs qui s’estimeront lésés.





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