1914 - Les défauts français en rugby

dimanche 10 juillet 2011 par Jean-Luc

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Marcel Communeau compte 21 sélections en équipe de France, de 1906 à 1913, dont 18 en tant que capitaine. Son article nous éclaire sur les défauts du rugby français en 1914, qui n’a qu’une trentaine d’années d’existence à l’époque.

Sa description des travers français souligne la difficulté de nos compatriotes à s’adapter à un jeu qui privilégie l’esprit d’équipe, l’abnégation, la tactique commune ; des notions qui nécessitent un long apprentissage pour des esprits latins comme les nôtres...

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Les défauts français en rugby

« La Vie au Grand Air » - février 1914

par Marcel Communeau - ex-capitaine de l’équipe de France.

Il est difficile de traiter ce sujet pour un ancien joueur. Voici cependant mon avis.

Les défauts français en rugby peuvent se ranger en quatre classes :

  1. Individualisme irraisonné.
  2. Inégale répartition des efforts.
  3. Incompréhension de la contre-attaque.
  4. Trop grand nombre de solutions correspondant à un même problème tactique.
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Un coup de pied de Communeau
Marcel Communeau fut pendant six ans capitaine de l’Équipe de France ; c’est lui qui commandait le quinze national le jour de notre victoire contre l’Ecosse, à Colombes. Il possédait un jeu remarquablement brillant et correct.

1 - Individualisme irraisonné. - Certains disent : « Les Français sont trop personnels, les Français jouent chacun pour leur club, les Français jouent pour la galerie ! » Non, les internationaux n’ont pas, j’espère, cette mesquinerie d’idées (bien que j’en aie souvent vu jouer pour la sélection suivante). Ce qu’ont nos joueurs, c’est une personnalité irraisonnée et quelquefois déplacée ? D’abord en offensive. Si l’on joue loin des buts adverses, un homme qui a fait deux ouvertures, ayant fourni un effort, ne doit pas espérer aller à l’essai seul, il doit à ce moment cesser d’être personnel et se remettre sur un de ses camarade pour achever le travail commencé. Au contraire, près des lignes de but adverses, il est enrageant de voir le ballon voler de mains en mains quand un effort personnel suffit souvent à briser la défense et à amener l’essai.

En France, nous constatons souvent que l’on fait exactement le contraire de ce qui est à faire.

En défensive, si le terrain est dégagé, il faut accorder confiance à l’homme qui va recevoir le ballon ou au coureur et ne pas se bousculer à deux comme le font trop souvent nos joueurs. Au contraire sur un dribbling près des buts, sur une charge serrée, les avants doivent faire bloc, et tous ensemble briser l’attaque adverse et l’arrêter. Nous voyons donc, dans un cas, confiance absolue dans son partenaire ; dans l’autre, abstraction complète de personnalité pour arriver au même but. J’espère que ces deux exemples typiques, pris parmi beaucoup d’autres, feront comprendre le sens que j’attache aux mots « individualisme déplacé et irraisonné ».

2 - Inégale répartition des efforts. - « Ces avants trainent ! Allez les avants ! » hurlent des trois-quarts qui, les mains dans leurs poches, ont oublié, lorsque le vent était propice, de les reposer par de longs coups de pied en touche et sont tout étonnés de les voir souffler quand ils ont le vent en plein visage.

  • Ces trois-quarts sont d’une maladresse ! et cet ailier rate les plus belles occasions ! » s’exclame un demi de mêlée qui vient de vanner une aile par des sprints infructueux sur des coups de pied de déplacement mal à propos.
  • C’est bien la peine de leur donner le ballon ! » reprochent des avants à leurs lignes arrières, que la mollesse des premiers a obligées à briser vingt fois une attaque adverse due à un avantage en mêlée et qui, fatigués, ratent tout. Voila ce que l’on entend trop souvent sur nos terrains, et il faut qu’en rentrant au vestiaire, chacun ait le sentiment d’avoir eu part égale dans le travail général et s’efforce toujours de se rendre compte de l’effort fourni et à fournir par ses partenaires.

3 - Incompréhension de la contre-attaque. - Un pauvre avant ou un léger trois-quart revenu de loin arrête ou intercepte un passe de la ligne adverse traversée de ce fait. Il est le seul avec l’arrière de son camp. Il donne un grand coup de pied en touche et le public applaudit. Le public a tort ; s’il avait fait quatre mètres et avait passé à l’arrière chargeant à toute vitesse, ce dernier regagnait le groupe des avants et une contre-attaque lancée par un homme frais avait la plus grande chance d’aboutir, pendant ce temps, l’homme fatigué restait en arrière et tenait la place de celui parti à l’attaque en avant. Que d’essais avons-nous vu ainsi contre nous et qui partaient de chez l’adversaire au moment même où nous croyions marquer. Nous l’avons vu, mais nous ne l’avons pas compris, car nous jouons la défensive ou l’offensive, mais nous ne pensons pas que l’offensive par des hommes frais doublant les défenseurs est souvent le plus sûr chemin de la victoire.

4 - Trop grand nombre des solutions correspondant à un même problème tactique. - Nous sommes trop bons joueurs de rugby. Étant donné la position de l’adversaire sur le terrain, chacun a sa solution particulière pour arriver à l’essai. L’un fait un dribbling, l’autre continue par une passe courte, le troisième par un petit déplacement, le quatrième ne sait plus où se fourrer et rate le ballon. Si au contraire tout le monde avait eu la même pensée, quelle que soit la solution adoptée, tous les efforts se seraient coordonnés pour arriver à un résultat efficace.

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Les défauts français en rugby

Les Anglo-Saxons ont actuellement l’avantage sur nous, car ils ne conçoivent pas le rugby, ils l’apprennent et l’appliquent. Problème tant, solution tant. Ce qui est pour nous un défaut, deviendra une qualité quand nos joueurs auront tous le même degré de résolution. Alors, l’attaque sera aussi variée, aussi imprévue, mais plus efficace, mieux suivie, et nos adversaires ne comprendront plus rien. (Les Bayonnais sont un exemple de ce que j’affirme.)

Quels sont les moyens de corriger ces défauts ? Ils sont simples. D’abord grande homogénéité de tempérament dans les équipes sélectionnées.

Ensuite faire bien attention à ce que l’ont fait, le raisonner vite et avoir grande confiance en ses partenaires.

Enfin, par dessus tout, grande obéissance au capitaine, auquel je voudrais voir des pouvoirs plus étendus, en lui donnant une plus grande responsabilité. De cette façon, celui qui doit être le responsable de l’équipe aurait en main un instrument souple, obéissant et pourrait facilement, à lui seul, corriger tous les défauts français.

Je me suis placé dans ces quelques lignes au point de vue technique. Il y aurait peut-être encore beaucoup à dire au point de vue moral, physique et sentimental. Mais j’espère et je suis sûr qu’au point de vue patriotique, on n’aura jamais à reprocher à l’équipe nationale de ne pas jouer pour la plus grande gloire de la France.

Marcel Communeau.

Merci à F. Humbert de rugby-pioneers.com d’où sont extraites les images originales (Creative Commons license).





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