1920 - Les dérives du rugby français de l’après-guerre

mardi 20 août 2019 par Jean-Luc

Forum de discussion en bas de page.

La popularité du rugby gagne rapidement toute la France. Ce ne sont plus seulement Paris avec les étudiants et les grands lycées parisiens qui alimentent les clubs et le vivier des joueurs mais aussi les grandes villes de province (Bordeaux, Lyon...) puis très vite les villes moyennes du sud qui voient naître des places fortes du rugby régional.
Les idéaux tout britanniques de fair-play, d’amour désintéressé du jeu qui fondent l’amateurisme se heurtent aux passions locales, aux rivalités de clochers dans des territoires encore largement agricoles et maillés de petites entreprises locales.
L’argent entre dans la danse durant les 20 années qui suivent la Grande Guerre, entraînant la rupture des relations avec les Britanniques (1931), la naissance d’un code rival (1934), puis enfin la disparition du championnat (1939).
Une synthèse édifiante parue sur le site surlatouche.fr nous détaille cette période trouble.
Voir ensuite un article paru dans L’Équipe en 2013 sur le cas de l’Union Sportive de Quillan dans l’Aude (chère à notre copain Titou Vaysse) avec Jean Bourrel, industriel, qui monta dans les années 20 « la première équipe professionnelle du monde » comme le rappelle Christian Maugard, le président de l’USQ.

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1930 Carcassonne-Quillan
Demi finale au Stade Gerland de Lyon.

L’amateurisme marron dans le rugby français (1912-1939)

surlatouche.fr

La question de l’amateurisme marron s’est posée très tôt dans le rugby français, dès avant la Première Guerre Mondiale. L’incapacité de la fédération à arrêté un choix entre respect du dogme amateur et réalités du rugby français entraînera à la fois la rupture des relations avec les Britanniques (1931), la naissance d’un code rival (1934), puis enfin la disparition du championnat (1939).

Les premiers soubresauts

Avant tout allait bien. L’Union Sportive Française des Sports athlétiques (USFSA) fondée en 1887 par le Racing Club de France et le Stade Français gère le rugby de la même manière qu’elle gère presque l’ensemble du sport en France, aux idéaux britanniques du sportsman désintéressé. L’USFSA fait de la défense de l’amateurisme un dogme. La question de l’argent ne se pose d’ailleurs pas encore. Jeu des étudiants et des grand lycées parisiens, le football rugby imprègne leurs pairs de province (Stade Bordelais, Stade Toulousain, Lyon OU) à la fin du siècle, puis les villes moyennes du Sud-Ouest (Bayonne, Perpignan, etc.). Les premiers scandales ne tardent pas.

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USFSA

Durant l’année 1912, une première affaire secoue le rugby français. L’ancien international Vairelles est accusé par son ancien club, le Stade Français, d’avoir demande quelques mensualités pour jouer sous ses couleurs. C’est le club qui se charge d’avertir l’USFSA. Le joueur sera classé comme professionnel et radié de l’Union en décembre 1912 [1]. Déjà, la province accepte avec difficulté les décision fédérales. Le Comité du Littoral décide de ne pas suivre l’USFSA, ce qui entraîne sa dissolution. L’affaire finit par se régler à l’amiable.
Cette première histoire étouffée, une seconde éclate : l’Affaire de la Petite Annonce. Fin 1912, une annonce parue dans un journal de Glasgow, The Scottish Referee, propose un poste d’équipier dans un grand club de Bordeaux contre la promesse d’une belle situation. Cette petite annonce provoque la colère de la Scottish Rugby Union qui interdit à ses clubs de rencontrer le club incriminé (le Stade Bordelais) et prévient la France qu’elle mettra un terme aux relations des deux pays si le moindre joueur du club était sélectionné.

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L’Ouest Éclair
12 décembre 1912
« L’affaire du Stade Bordelais »
Gallica

Deux membres anglophones de l’USFSA (Cyril Rutherford et Allan Muhr) sont envoyés à Édimbourg pour plaider la cause du club et de la fédération. Sans grand succès. L’affaire ne prend fin qu’après la radiation du bureau du Stade Bordelais, ainsi que le départ de l’entraîneur – britannique - du club. Quelques semaines plus tard, les Écossais prendront excuse des heurts qui accompagnent le France-Ecosse du tournoi 1913 pour rompre les relations entre les deux pays. Si l’affaire de la petite annonce n’est pas citée, on peut aisément imaginer qu’elle a jouée un rôle dans cette décision.
En parallèle à l’histoire de la petite annonce, le RC Narbonne dépose une réclamation contre l’AS Perpignan pour faits de professionnalisme. Le président et le secrétaire catalans sont radiés.
Les affaires deviennent de plus en plus nombreuses. L’USFSA croit y apporter une solution en créant une nouvelle licence pour les étrangers qui doit permettre d’exclure ceux venus pour monnayer leur talent de rugbyman. Roe (Bayonne), Potter (Pau), Percy Bush (Nantes), Haywards (Tarbes) sont radiés. On aura visiblement compris que ces Britanniques n’étaient pas venus uniquement en France pour « apprendre le Français ». Les Comités régionaux grondent, promettent de ne pas respecter les décisions fédérales, sonnent la révolution... un temps... puis finissent par céder une nouvelle fois.
La Guerre arrive, elle met pour l’heure un étau sur les problèmes. En 1919, la Fédération Française de Rugby prend le relais de l’USFSA. L’ancien international Jean Caujolle (Bordeaux) est le premier radié pour fait de professionnalisme par le nouveau-né.
Avec la fin du conflit, le rugby français jouit d’une nouvelle popularité, ses effectifs passent de 241 clubs en 1919 à 881 à son plus haut en 1923. La croissance est particulièrement marqué dans le midi. Le comité des Pyrénées passe en 4 ans de 39 à 159 sociétés, celui du Languedoc de 13 à 106. Le Périgord-Agenais voit ses effectifs multipliés par 6, passant à 95 clubs. Ici, le rugby irrigue jusqu’au plus petit chef lieu de canton.
Avec cette démocratisation, le rugby change de nature. Dans ce sud encore largement agricole et maillé de petites entreprise, le rugby n’y est pas l’affaire exclusive d’une classe sociale qui se donne au sport par simple amour du jeu. Il devient chose publique, enjeu des passions locales et des rivalités ancestrales et se fait fi aussi bien des clivages sociaux que des réserves morales de ces instaurateurs. Le respect de l’amateurisme y est une préoccupation accessoire. L’argent circule à la vue de tous ceux qui veulent bien le voir.

L’opposition empêchée

La question de l’amateurisme marron dans le rugby prend une dimension nationale lorsqu’en février 1922 Gaston Vidal, Sous Secrétaire d’Etat à l’enseignement technique, déclare « Le sport tombe et dégénère vraiment trop en spectacle », rajoutant « on ne fera pas croire que les gens qui jouent un dimanche à Perpignan, l’autre à Chartres ou à Saint-Claude exercent un véritable métier en dehors du sport ».
Sans doute plus soucieuse de défendre les apparences que de lutter contre l’amateurisme marron, la FFR décide de radier l’impoli qui est également délégué pour la Fédération du Comité d’Armagnac-Bigorre.

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Gaston Vidal

Quelques mois plus tard, Mr Gaston Vidal est pourtant réinstauré. Mieux, le diffamateur d’hier est nommé président de la nouvelle commission d’amateurisme et des licences mise en place en septembre 1922. Cette commission doit veiller à interdire toute forme de « manque à gagner » ou de racolage et réglementer les frais de voyages. Pour Gaston Vidal lutter contre l’amateurisme marron, le « professionnalisme honteux » répond à une quadruple nécessité : « morale, sportive, financière et sociale ».
Une des première décision de cette commission est de suspendre AS Montferrand pour la saison 1922-1923, et de radier une partie de ces dirigeants et plusieurs joueurs. D’une manière générale, les clubs corporatistes (ou anciennement corporatistes) sont dans l’œil du cyclone.
Les épurateurs en culotte courte s’intéressent également aux sociétés immobilières constituées à côté des clubs pour l’acquisition de terrain ou la construction de stade. On fait notamment référence à l’une de ces sociétés appartenant à un club parisien et qui aurait prêté 30 000 francs à un joueur pour qu’il puisse ouvrir un fond de commerce.
Mais c’est surtout sur le terrain du racolage que la Commission souhaite frapper fort. Si certains craignent l’apparition d’un « Comité de Salut public » qui régnerait sans partage, ils sont vite rassurés. Les dizaines de noms qui sont jetés en pâture dans la presse à chaque intersaison sont presque systématiquement réintégrés, parfois au cours même de la saison, sans que jamais la commission ne justifie ses choix.
Cette inconstance dans les décisions nourrit toute sorte de spéculation. On accuse le Comité de manquer d’objectivité, de faire preuve de mansuétude envers certains grands clubs bien placés. La commission peut également faire office de bureau des dénonciations. Le FC Lourdais accuse ainsi l’un de ses joueurs internationaux récemment partit en Normandie d’avoir « signé » pour le club normand contre 40 000 francs.
Malgré un nouveau règlement drastique voté à l’intersaison 1924 (tous les joueurs mutés sans exception doivent désormais faire une demande de mutation devant la Commission), le rugby français semble incapable de régler de manière définitive le problème du racolage et du professionnalisme. On accuse également – pas sans raison - la Commission de plonger ses fourches dans les affaires privées de personnes dont le seul tort est de jouer au rugby. Seuls quelques rares clubs amateurs heureux de voir l’hémorragie de ses effectifs atténuée la soutiennent encore.
La Fédération, elle même, se fait critique : « vous avez réservé vos rigueur à quelques joueurs parce qu’ils furent plus maladroits que d’autres, mais moins coupables ». Peu après ce désaveu, l’ensemble des membres de la Commission démissionnent. De nouveaux membres sont choisis parmi ceux « n’ayant aucune attache directe avec un club ou un comité ». L’amnistie des anciens condamnés est également votée.
A l’intersaison 1926, la Commission est finalement dissoute. Amère, son ancien président Gaston Vidal accuse « une conspiration du silence et de la dissimulation organisée autour et contre la Commission ». Pour aussi critiquée qu’elle avait été, la Commission avait servit de garde-fou contre un professionnalisme trop ouvert. Désormais : « tout joueurs pourra changer de club pendant toute l’année sans délai en cas d’avis favorable des deux clubs ».

Les Années Quillan

Débarrassé de l’encombrante Commission, l’amateurisme marron vit ses plus belles heures. Quillan, 3.000 habitants au compteur, mais un président-mécène Jean Bourrel prêt à toutes les folies pour s’attacher la meilleure équipe possible en devient le symbole majeur. Pour le chapelier Jean Bourrel, l’équation est simple : « Je suis certain d’avoir plus de publicité commerciale en montant une équipe pour le titre de champion de France, qu’en placardant des affichettes dans la région ».
Alors que la saison précédente, Quillan avait été déclassé par la Commission pour un racolage un peu trop ouvert. Plus personne ne semble s’étonner de voir en 1926 débarquer d’un seul coup pas moins de 7 joueurs de l’US Perpignan champion 1925 et finaliste 1926 dans le petite commune de l’Aude. Le groupe se renforce encore de 5 joueurs internationaux l’année suivante.

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Quillan 1927-1928
Jean Bourrel et un groupe de touristes en visite dans l’Aude.

Évidemment, cette politique ne tarde pas à porter ses fruits. Finaliste en 1928, l’US Quillan remporte le titre de Champion de France la saison suivante contre le voisin Lézignanais. L’aventure de Quillan se termine au terme de la saison 1930 après un nouvelle place en finale sans que la Fédération ne relève la « moindre irrégularité ». Jean Bourrel rend la liberté à ses mercenaires. Il déclare le plus tranquillement du monde « J’ai décidé de limiter les frais qu’occasionne l’entretien de notre équipe ». Quels frais ?
Ce professionnalisme de moins en moins voilé s’accompagne d’une montée des violences. Les arbitres en font souvent les frais, les matchs ressemblent parfois plus à des bagarres de rues et lorsque les rivalités locales s’y mêlent... En 1927, les retrouvailles entre perpignanais et leurs anciens collègues passés sous pavillon audois se déroulent dans une atmosphère de haine. Gaston Rivière, talonneur de Quillan, y trouve la mort. Le rugby de muerte, littéralement.
Lors de son congrès 1927, la FFR inaugure un nouveau règlement dite « Loi de deux ans » qui doit mettre un point final au problème du racolage, chaque muté devant désormais patienter deux ans avant de disputer la moindre rencontre officielle avec sa nouvelle équipe. La nouvelle réglementation pour arbitraire qu’elle soit met un coup d’arrêt au racolage industriel. Surtout, la FFR s’évite de voir apparaître de nouveaux Quillan.
Si le racolage est enrayé, l’amateurisme marron perdure et les brutalités sont encore à l’ordre du jour. Lors d’une demi finale du championnat 1930 entre Pau et Agen, le jeune (18 ans) ailier agenais Michel Pradié succombe à son tour sur un terrain de rugby. Certains clubs comme Lézignan jouisse d’une renommée particulière en la matière. A l’arrivée en gare, on peut y entendre « Lézignan... La Matraque... Tout le monde descend ». Les arbitres y sont conviés à visiter un cabanon, dans lequel traîne un squelette sensé être celui d’un de leur collègue. Bref, on se marre... La Fédération propose l’automatisation des sanctions en cas de brutalités pour tenter d’endiguer les violences.
Ce contexte vicié poussent de nombreux joueurs à délaisser l’ancien sport roi. Les effectifs de la fédération chutent de près d’un tiers passant à 564 clubs en 1932.

Le temps des dissensions

Confronté à une fédération qui semble réagir de manière erratique aux grès d’événements qu’elle ne fait que subir, le rugby français se déchire entre militants de l’amateurisme intégral, et partisans du status-quo. A ces deux camps, s’ajoutent quelques - encore - timides voix pour porter l’idée d’un professionnalisme ouvert et affiché. A ces positions s’ajoutent également des intérêts particuliers qui parfois permettent de justifier tout et son contraire.
La Fédération Française de Rugby étant incapable d’opérer un choix décisif entre ces différentes approches. Certains cherchent à s’affranchir d’elle pour imposer leur propre vision de ce que doit être le rugby français. Une première alerte éclate du côté du Pays Basque en 1927 lorsque Fernand Forgues fait craindre un temps une scission de son Comité de la Côte Basque afin de rompre avec la championnite aiguë de ses pairs et d’opérer un retour à l’amateurisme.
Deux ans plus tard, c’est au tour de six sociétés, toute championne de France (Stade Bordelais, Stade Français, Section Paloise, Aviron Bayonnais, Stade Toulousain et US Perpignan), de demander également la suppression du championnat. Ces six deviennent rapidement douze, puis quatorze et devant le refus de la FFR de céder à leurs exigences, fondent en dehors des structures fédérales l’Union Française de Rugby Amateur (UFRA), le premier schisme de l’histoire du rugby français.

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UFRA
Les derniers chevaliers de l’Amateurisme.

Le scission ne dure que deux saisons, mais les schismatiques ont le grand tord de porter la polémique là où elle n’aurait jamais dû l’être, chez les Homes Unions Britanniques. Trop heureuses, de se faire servir sur un plateau un prétexte en or pour exclure les turbulents continentaux, les fédérations britanniques annoncent le 3 mai 1931 la rupture des relations avec la FFR.
Alors que la rupture avec les Homes Unions n’est pas encore consommée et que l’UFRA s’apprête à réintégrer la Fédération, on annonce du côté de Lézignan et de Narbonne la création d’une très éphémère « Ligue du Midi ». S’il s’agit surtout de faire pression sur la fédération pour qu’elle revienne sur la suspension de leurs capitaines respectifs, il s’agit également de manifester que – Britanniques ou pas, retour des UFRAistes ou non -, l’existence même du championnat ne pourrait jamais être remise en question, et ce sous aucune circonstance.
Après les partisans de l’amateurisme, puis ceux du status quo, c’est au tour de ceux du professionnalisme ouvert de se manifester et cette fois-ci de manière définitive. Le 31 décembre 1933, la première rencontre de rugby dit professionnel entre treizistes australiens et anglais se déroule sur la pelouse du Stade Pershing à Paris. C’est le grand début du rugby à XIII sur le contient qui trouve dans les innombrables querelles du rugby français un terreau extrêmement favorable à son futur enracinement.

Le sabordage en chantant

Dès l’annonce de la rupture des relations avec les Britanniques, la seule politique, la seule ligne directrice de la Fédération devient celle de l’accommodement. Amadouer, tempérer, tenter de prouver de sa bonne foi et retrouver les grandes rencontres internationales du Tournoi. Ce sera chose faite uniquement en 1939, et au prix de son propre sabordage,
Les partisans – déjà nombreux - de la suppression du championnat redonnent alors de la voix. Père de tous les vices (professionnalisme, chauvinisme, brutalités...), pour eux, il doit être sacrifié pour recevoir le pardon des maîtres britanniques. Il n’y a pas d’alternative.
Déjà, en 1929, alors que les Britanniques avaient prévenu une première fois leurs obligés français de leur mauvaise attitude, le Président de la FFR Octave Léry - qui pourtant jusque là avait un grand défenseur du championnat - en propose la disparition remplacé par une compétition inter-comités. Il n’est pas suivi par le conseil, tous les comités rejetant la proposition à une exception près (le Berry), Ce qui provoque la démission de Léry, remplacé par Roger Dantou présenté comme un pro championnat inconditionnel.
Octave Léry rejoint alors la cohorte des anti-championnats : « Depuis quelques années nous avons fait du spectacle et non du sport. Le championnat déchaîne une telle passion que chaque rencontre est menacée de se terminer par une catastrophe. Le niveau de nos joueurs a baissé, la qualité du jeu régresse ».

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Jean Galia

Tandis que les partisans de la disparition se renforcent, la Fédération croit pouvoir se jouer des Britanniques. Elle donne des gages en radiant tel ou tel pour des raisons plus ou moins obscures. Cette politique n’y fait rien, et ne fait que croître le nombre des mécontents qui feront bientôt les joies du néo-rugby. Citons à titre d’exemple Jean Galia radié en janvier 1933 pour une curieuse affaire de télégramme.
Ainsi, le scénario se rejoue chaque saison la Fédération croit (ou feint de croire) qu’elle a prouvé sa bonne foi et sa volonté de combattre brutalité et professionnalisme. On annonce, que peut-être, éventuellement, cette saison, ce serait la bonne, que les Britanniques seraient prêt à reprendre les relations bilatérales. Mais chaque saison, la FFR se heurte au même refus, quand il ne s’agit pas d’un silence gêné.
Les rencontres face à l’Allemagne, la Roumanie ou l’Italie ne sont qu’un bien faible palliatif aux anciennes rencontres du Tournoi, et ainsi le nombre de partisans de la suppression du championnat – de cœur ou de raison – grandit chaque saison et finit par être majoritaire. Le 26 mars 1939, après quinze ans d’effort, les pro-suppression ont gain de cause. Le Comité directeur de la FFR vote la suppression à l’unanimité moins une voix. Le championnat à vécu, remplacé par un tournoi entre 8 grandes ligues régionales, ramenées à six dans un second temps.

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Le Dr Louis Bézian
Fondateur de l’Union Athlétique
de Gujan-Mestras.

Dernier des Mohicans, le Dr Bézian (Côte D’argent) prend la tête des dernières troupes anti-suppression. Il dresse un réquisitoire contre la décision du comité directeur. Il fait notamment valoir - non sans raison - que la suppression n’est ni une exigence des Britannique à la reprise, ni une garantie. Il se fait également écho des peurs des petits clubs dont les recettes risquent de s’effondrer. Mais c’est trop tard, le conseil de la FFR entérine le projet par 315 voix contre 154. Les ligues régionales sont libres de former les compétitions qu’elles entendent. Par exemple, la Ligue du Sud-Est (Roussillon, Languedoc, Provence, Alpes et Littoral) opte pour un championnat à 8 en match aller-retour.
Huit ans après la rupture unilatérales des relations. Après des années d’abnégation, jusqu’au au sacrifice suprême, celui du championnat, la FFR obtient la seule chose qu’elle n’a jamais désirée depuis 1931 : la reprise. La Fédération et son nouveau président Albert Ginesty peuvent pérorer à leur victoire. Aujourd’hui, nous savons que cette décision doit beaucoup au contexte politique de l’époque et aux efforts diplomatiques de part et d’autre de la Manche.
Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. La reprise attendra encore quelques années. Sans maître à plaire, le championnat, lui, reprend ses droits en 1942. Les beaux discours justifiant la mise à mort du Championnat n’ont jamais existé. L’amateurisme marron, les brutalités, le racolage n’ont jamais existé.

Source (1) : Rugby Pro, Histoire Secrètes, R. Escot
Source (2) : Histoire Mondiale du Rugby, Henri Garcia
Source (3) : French Rugby Football, A Cultural History, P. Dine
Source (4) : Retronews, Gallica


Les fantômes du chapelier

par Pierre-Michel Bonnot, « L’Équipe » du 12 août 2013.

En 1929, le fabricant de chapeaux Jean Bourrel, premier grand mécène du rugby, a offert à Quillan un titre de champion de France. La petite ville audoise ne s’en est jamais remise.

QUILLAN – (AUDE)
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

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2013-08-13 - L’Equipe

« ICI, C’EST PLUS FACILE de s’occuper d’un club du troisième âge que d’un club de rugby », sourit Christian Maugard, attablé, comme chaque jeudi, avec ses vieux complices du comité directeur de l’US Quillan Haute Vallée (USQ), dans la fraîche salle du café brasserie Le Palace.
Dehors sur la terrasse au bord de l’Aude, des touristes anglais pas franchement affolés du bain de mer basculent quelques bières à l’ombre de l’imposante forteresse du XIIe siècle.
À quatre-vingts kilomètres de la plage la plus proche, le tourisme vert s’impose comme le dernier espoir du « désert industriel quillanais », qu’évoque spontanément Maugard, la soixantaine rubiconde cong !, et la ferveur bougonne chevillée au corps. « Je suis président depuis 1982, soupire-t-il, c’est nul ! Il y a longtemps que je devrais avoir passé la main. »
Il dit ça, et puis aussi que Quillan en Fédérale 2 « joue au dessus de son niveau », « qu’il était contre la montée l’an passé », que « c’est un miracle que l’USQ soit encore là ». Que « Quillan est en train de mourir » .
Puis aussitôt, il ajoute : « Mais si c’était facile, ce ne serait pas amusant, hein ? » Il recompte l’effectif de la saison à venir avec Michel Arthozoul, un autre responsable du club, et se gratte le crâne pour dénicher un ouvreur. « On avait un jeune formé au club, un copain du fils de Michel. On comptait sur lui, mais il a trouvé un boulot ailleurs… »
Avec un budget de plus ou moins 240 000 euros – « dans le rugby, quand on parle d’argent, tout le monde ment », admet Maugard –, Quillan est bien obligé de faire avec les moyens du bord.
À cinquante kilomètres de Carcassonne, à quatre-vingts de Perpignan, Quillan, la ville aux « trois quilles », élégants pics rocheux qui la surplombent, n’est pas très loin de nulle part.
Ce croisement de l’ancienne nationale, qui longeait les Pyrénées de Perpignan à Bayonne, et de la transversale Carcassonne - Font-Romeu, semble loin des autoroutes battues, aux portes de l’oubli. Idéal pour la paix du touriste, pas franchement pour attirer l’industrie.
« Quand il faut trouver des emplois, on n’est pas armés, constate Maugard. La ville n’a plus que 3400 habitants et la mairie est le plus gros employeur. Heureusement qu’on a des sponsors fidèles, comme Ovalie Transports basé à Toulouse, dont le patron, Philippe Cazals, est quillanais, sinon on n’y arriverait pas. » Vu de ce début de XXIe siècle, c’est même à se demander comment Quillan a pu y arriver un jour.
Champion de France en 1929, finaliste en 1928 et 1930, l’US Quillan présente un autre palmarès que Graulhet, Gaillac ou Mazamet, tous anciens de Première Division balayés par les crises, qu’elle retrouvera en poule cette année. Champion de France par la volonté d’un seul homme, Jean Bourrel, industriel richissime et légèrement à la marge, qui s’est offert un jour une équipe de cracks comme on se paye une Hispano-Suiza.

« LÉZIGNAN-LA-MATRAQUE, TOUT LE MONDE DESCEND »

Difficile de ne pas penser à Mourad Boudjellal (RC Toulon), plutôt qu’aux moins tapageurs présidents Jacky Lorenzetti (Racing-Métro), Alain Afflelou (Bayonne) ou Thomas Savare (Stade Français), quand on évoque le fantôme de Bourrel.

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Demi-finale Agen-Quillan, mai 1929
Même s’ils semblent dominés sur cette action,
les joueurs de Quillan (en sombre) se sont facilement
imposés face à Agen (17-3) à Bordeaux, en demi-finales
du Championnat de France 1929.
À l’époque, les touches étaient des phases de jeu
souvent brouillonnes...
Wikimedia Commons

C’est que cet industriel à la gestion rigoureuse, qui avait fait fortune dans la fabrication de chapeaux mous n’était pas du genre à mollir dans son ambition de s’offrir une équipe de rugby aux mille stars. Profitant de querelles intestines nées à l’Union Sportive Perpignanaise après le titre de 1925, Jean Bourrel allait attirer la moitié de l’équipe catalane, dont les vedettes Eugène Ribère et Marcel Baillette, ainsi que leur entraîneur Gilbert Brutus, au fin fond de la haute vallée de l’Aude. Puis encore cinq ou six internationaux de divers clubs les deux saisons suivantes. « Il a en fait créé la première équipe professionnelle du monde », souligne Christian Maugard.
Et pas seulement parce que les joueurs n’avaient d’autre souci que de s’entraîner quasi quotidiennement, tandis que toute la ville travaillait du chapeau. En ces temps héroïques et quelque peu barbares, les joueurs disposaient d’un kiné et s’astreignaient à une ébauche de diététique. Ils avaient ce souci d’élégance offensive que soulignait encore le port de chapeaux Thibet, un des plus fameux couvre-chefs créés par Bourrel, qu’ils avaient charge d’offrir aux supporters adverses lors des matches à l’extérieur pour en assurer la promotion.

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Le chapeau Thibet

Pourtant la trajectoire de ces premiers mercenaires d’Ovalie est restée entachée de souvenirs dramatiques. C’est que si la mort sur mêlée écroulée du talonneur quillanais Gaston Rivière, lors des retrouvailles entre Perpignanais et « renégats » le 20 mars 1927, comme celle de Michel Pradié, ailier de dix-huit ans fauché par un terrible plaquage à retardement de l’international Fernand Taillantou lors de la demi-finale Agen-Pau en 1930, relèvent du malheureux « accident de jeu », l’ambiance générale du rugby français d’après guerre était franchement pourrie.
En particulier parce que, pour limiter les frais de déplacement, le Championnat débutait par des poules de qualification régionales et que celle du Languedoc, avec Perpignan, Narbonne, Béziers, Carcassonne, Lézignan et Quillan était une véritable poudrière.

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Le Mirroir des Sports
Paru le 21 mai 1929
Gallica

C’était l’époque où, à Lézignan, l’entraîneur Jean Sébédio, dit « le Sultan », fouet en main, faisait inlassablement tourner ses « bourriques » à l’entraînement, et où le chef de gare accueillait l’arrivée de l’équipe adverse d’un lugubre : « Lézignan-la-matraque, Lézignan-la-matraque, tout le monde descend. »
C’est justement cet aimable voisin que les « Bourrel’s boys » allaient retrouver au stade des Ponts-Jumeaux de Toulouse pour la finale 1929.
Mais laissons un confrère de l’époque, Marcel de Laborderie [2], situer l’ambiance. « Le match tout entier ne fut qu’une succession de bagarres, de batailles rangées (…) interrompues de temps en temps par quelques mouvements de rugby de bonne classe. (…) Et l’on vit ce spectacle unique de joueurs, laissant le ballon de côté, combattre à coups de poing, à coups de pied, puis, séparés par l’arbitre, se débarrasser de celui-ci pour reprendre le combat à poings nus », écrivait-t-il dans le Miroir des sports.
Peu après l’heure de « jeu », Lézignan menait 8-0 et Sébédio, sûr de la victoire, extirpa une liasse de billets de son portefeuille pour la lancer vers la tribune présidentielle en hurlant : « Vous voyez, le pognon n’est pas tout en rugby. »

APRÈS LES CHAPEAUX, LE FORMICA

Trois essais de Quillan plus tard, le pognon – et le talent qu’il permet de s’offrir – triomphait.

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La « villa Bourrel » à Quillan

Puis l’aventure tourna court. Au point qu’on ne sait plus très exactement à quel moment Jean Bourrel a laissé tomber la présidence du club. « C’était un flambeur, explique Maugard, devant la villa d’inspiration hollywoodienne que l’industriel s’était fait construire au bord de l’Aude. La ville lui doit le pont Suzanne, le prénom de sa fille, bâti pour raccourcir le chemin des ouvriers jusqu’à l’usine, et qu’il avait réussi à faire inaugurer en 1928 par Paul Doumer, alors président du Sénat. Mais il avait aussi une écurie de course, une vaste propriété avec des vignes et un élevage de chevaux à la sortie de la ville. C’était le genre de type à faire venir les danseuses du Casino de Paris à Quillan, ou à distribuer des actions dans les bistrots de la ville. »

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Pourtant, après la chute de la maison Bourrel, Quillan, fait rarissime, vit repasser le plat fumant de la prospérité industrielle. Par l’entreprise de Paul Barrière, neveu de Jean Bourrel et président de la Fédération de jeu à XIII, le groupe anglais DeLarue installa à Quillan, au milieu des années 1950, la seule usine de Formica [3] de France. « Il y a eu jusqu’à douze cents employés, sans compter les entreprises de transporteurs, se souvient Germain Marty, numéro 9 de ces années de regain, et alors cadre à l’usine. Quillan comptait cinq mille habitants alors, des magasins prospères. Formica proposait de belles situations et on était payés sur quatorze mois. Mais il n’y avait pas d’état d’âme non plus, l’usine tournait sept jours sur sept et on faisait les postes en trois huit parfois le matin des matches. Quasiment toute l’équipe travaillait pour Formica, ça entretenait aussi une véritable solidarité. »
Près de deux décen­nies durant, les héritiers des chapeliers allaient relever la tête et, de 1964 à 1978, l’USQ, plus connue un temps sous le nom de Quillan-Esperaza, allait se maintenir parmi l’élite du rugby français. Puis vint la fin des années Formica.
« Au début des années 1980, le stratifié [4] a commencé à perdre du terrain, soupire Germain Marty, la mode des meubles en bois blanc a pris le dessus. En 2003, tout s’est arrêté, l’usine a été vendue à un ferrailleur, démontée pièce par pièce. À la place, il y a une friche, des sangliers et les lapins. »
Au bout du pont Suzanne, le cœur de Quillan a cessé de battre, asphyxié par tous les « Ikea » de la mondialisation. L’Union Sportive Quillanaise, elle, n’a pas fini de se débattre. « Vraiment c’est compliqué, bougonne une fois encore Christian Maugard, mais je sais qu’il y aura toujours du rugby à Quillan. »
PIERRE-MICHEL BONNOT

4 LE NOMBRE DE DIVISIONS DANS LESQUELLES L’US QUILLAN A DÉCROCHÉ UN TITRE DE CHAMPION.

Soit, dans le détail :

  • La Première Division (en 1929)
  • La Deuxième Division (en 1964)
  • La Troisième Division (en 1955)
  • La 3e Série, qui correspond aujourd’hui à la 10e Division (en 1922).

Fatale finale

IMAGINEZ UN INSTANT que la Fédération ait décidé, à l’issue de la finale de juin dernier, de mettre Castres hors Championnat et que, dans la foulée, le Comité de Côte d’Azur en ait fait autant de Toulon.

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Le deuxième ligne de Quillan Jean Galia (au premier plan avec le casque), ici devancé par le Lézignanais Célestin Wisser lors de la finale 1929, fut radié par la FFR en 1933, officiellement pour non-respect des règles de l’amateurisme.

C’est à peu près le cataclysme qui suivit la brutale finale de 1929, lorsque les rudes Lézignanais furent bannis par la FFR et les mercenaires quillanais exclus par le comité du Languedoc, avant que les deux clubs ne soient réintégrés.
Mais les conséquences des querelles intestines du plus puissant comité de l’époque (le Languedoc venait de placer cinq clubs en quarts de finale du Championnat) furent immenses.
Lassés de la violence impunie et de l’incurie fédérale, douze grands clubs français firent sécession pour créer une fédération parallèle (l’UFRA) dont les joueurs ne furent plus sélectionnés en équipe de France.
Pire, alarmées par la violence endémique et le professionnalisme rampant qui empoisonnaient l’atmosphère de ce « Championnat » qui n’était pas dans leur façon de concevoir le rugby, les nations britanniques annoncèrent, le 2 mars 1931, l’exclusion de la France du Tournoi des Cinq Nations.
Pour tenter de rattraper le coup, la FFR radia Jean Galia, la star quillanaise, un des acteurs majeurs du titre de 1929, accusé de non-respect de l’amateurisme, et exclut à nouveau Lézignan du Championnat.
Trop tard. Il faudra une guerre mondiale pour que les Britanniques acceptent à nouveau les Français, dans le Tournoi 1947.
Parallèlement, Galia fut mandaté par les Anglais pour lancer le rugby à XIII en France, Lézignan changea définitivement de discipline et le rugby professionnel s’implanta durablement dans la région. « Le XIII, précise Christian Maugard, président de l’US Quillan, représente encore dix pour cent des effectifs du rugby dans l’Aude et il a réuni plus de mille jeunes pour un rassemblement à Perpignan au printemps. C’est un manque important pour le XV. »
P. M. B.

A voir en ligne :

[2journaliste ancien trois-quart centre du Racing et du XV de France

[3Nom d’une société mais aussi d’une résine utilisée pour fabriquer, entre les années 1950 et 1970, des meubles et des équipements résistants et faciles d’entretien.

[4Le Formica est obtenu par stratification.


Documents joints

The Scottish Referee

27 août 2019
Document : PDF
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N° du lundi 04 Novembre 1912.
(British Newspaper Archive)





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